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 Ce livre a pour moi une importance particulière, puisque c’est le premier que j’ai lu de manière approfondie quand j’ai débuté. Jean Poirier a été mon « maître » en quelque sorte, et je n’en pouvais rêver de meilleur.

 Son élégance, son « fair-play » et son respect vis-à-vis des poissons était la meilleure école qui soit. Surtout, sa profonde humilité face à la nature m’a appris que c’était le poisson qui décidait et que notre savoir en la matière était très relatif.

  Je suis toujours surpris que si peu de gens connaissent cet auteur. Certes, il n’a pas publié dans les grandes revues nationales, mais son livre est digne d’intérêt à plus d’un titre.

 Son style « courtois », un rien suranné,  précis et sensible, nous emmène à la découverte des poissons et des rivières bretonnes qu’il affectionnait tant.

 Ses explications simples mais pas simplistes ont guidé mes premiers pas maladroits au bord de l’eau. J’ignorais tout. Je ne savais même pas qu’il y avait un frein sur les moulinets ! Grâce à lui, j’acquérais enfin des bases correctes et un minimum de vocabulaire halieutique, ainsi qu’un peut de matériel « pointu » acheté avec mon argent de poche. Ce bouquin a hanté toute ma jeunesse. En le relisant, je retrouve l’odeur de l’aube au bord des berges et l’enthousiasme de mes 15 piges ! Je faisais 25 kilomètres en mobylette pour arriver pile poil 1/2 heure avant le lever du soleil au bord de ma rivière préférée et j’essayais de mettre en pratique ce que j’avais lu et relu la veille dans le livre de Poirier ! Et ça marchait plutôt bien !

 Les techniques qu’il décrit reposent avant tout sur la finesse des lignes et des montages. Il conseille par exemple de pêcher le sandre avec du nylon en 16 centièmes (je rappelle que nous sommes en 1979 et que 16/100° ça casse autour de 1,5 kg…) de ne pas dépasser 8gr pour les plombées des montures, voir même de ne pas plomber du tout lorsque le fond est faible,  déconseille les nœuds et les bas de ligne pour la pêche au coup, utilise les plus petits flotteurs pour la pêche au vif, etc... Ses montages sont toujours à la limite de la rupture, quelque soit le poisson. Pêcher fin et pêcher juste sont ses maîtres mots.

 Des astuces, ainsi que des coups de main très personnels comme la pêche du sandre « au petit flotteur » ou à la « dandinette » ou encore celle de la tanche « aux bécots »…Jean Poirier pêche comme le lui ont appris les paysans et les « romanis » du cru. Son chapitre sur le chevaine est particulièrement savoureux, mais sa grande passion reste sans aucun doute les carnassiers et la truite en particulier :

 

 « J’ai pendant de nombreux lustres, trempé du fil dans de belles rivières ou dans de magnifiques étangs.

 J’ai réalisé des pêches sensationnelles, j’ai enregistré de fameuses bredouilles, pris des brochets, des carpes, des sandres d’une longueur et d’un poids hors du commun. Les années ont passé. Je suis moins sensible aux joies que donne la prise d’une belle pièce. Alors me direz-vous, pourquoi êtes-vous toujours aussi passionné par la pêche de la truite ? Peut-être parce que ce poisson est l’un des plus beaux de nos rivières, qu’il vit dans une onde très pure, qu’il se défend comme un beau diable, qu’il oblige le pêcheur à des ruses d’indiens pour le voir… sans qu’il y ait réciprocité. Surtout aussi, c’est sans doute la principale raison, parce qu’il habite des ruisseaux, des rivières où les obstacles et les caches ne manquent pas. Il mord, mais il faut le sortir. C’est une toute autre affaire. On « casse » parfois en pêchant les poissons blancs. De temps à autre un brochet vous fait la révérence ! Avec la fario … vous courez ce risque presque à chaque touche : c’est la constance difficulté qu’apporte sa pêche, qui me séduit. »

 

 Question carnassiers, cet homme là s’y connaît, pas de doute. Les pêches du brochet, du sandre,  de la perche et du black bass sont parfaitement décrites dans les moindres détails, toujours en privilégiant la finesse et la discrétion, chose rare pour l’époque où les pêcheurs de brochets que je voyais autour de moi utilisaient gaiement du 50 centième sur leurs bobines, aux quelles était arrimés des bouchons gros comme le poing suivit d’un « câble » en acier capable de tracter un éléphant !  Lorsque je déballais mon matériel à côté d’eux, je faisais figure de plaisantin…jusqu’au moment ou je prenais mon premier poisson, suite à quoi je redevenais quelqu’un d’intéressant. Poirier a du reste très bien décrit ce genre de situation dans son chapitre sur le sandre. C’était un grand spécialiste de la pêche au vif, bien qu’il utilisait tout aussi savamment les leurres. Mais pour le brochet, il privilégiait quand même le naturel, et toujours en finesse.

 J’aime particulièrement ce passage où il nous raconte la capture du brochet de sa vie : Summum de la modestie, il emploie la troisième personne du singulier pour nous narrer son exploit :

 

« …Bientôt, à la surface, apparaît le magnifique carnassier. D’une main sûre, moulinant lentement, le regard rivé sur le brochet dont il craint toujours les réactions, doucement, il l’attire vers la rive, saisit de sa main libre la gaffe, la déploie. Le poisson est à sa portée. D’un geste précis, avec un sang froid qui étonne après avec une telle bataille (plus de trente minutes), il le harponne et quelques secondes plus tard, messire ESOX gît, loin du bord, sur l’herbe dont le vert profond semble être un écrin d’où ressortent merveilleusement les reflets blancs et gris du grand poisson vaincu. Devant cette magnifique prise, l’impassivité de notre ami s’est évanouie, la pâleur de son visage exprime mieux que tout autre commentaire, combien il rend hommage à son valeureux adversaire, digne d’ailleurs de cette admiration, puisqu’il mesurait 1,10 mètre pour un poids de 24,300 livres ! »

 

 On lui pardonne bien volontiers cette touchante et légitime bouffée d’orgueil ! Bien sûr, il n’est pas question de no-kill dans ces lignes, mais notre homme a toujours eu le souci de préserver la ressource, parle sans cesse de « prélèvement raisonné », et appelle les pêcheurs à la mesure, surtout pour les carnassiers qui sont les moins nombreux, puisqu’en bout de chaîne alimentaire. Et si la gaffe vous semble un instrument barbare, il lui préfère le plus souvent l’épuisette et explique plus loin comment saisir un brochet à main nue…

 

Son livre se conclue de la manière suivante   :

 

«Ce livre se termine. Vous savez maintenant l’attrait que représente la pêche et je suis convaincu que vous pouvez partir sans complexes au bord de l’eau…  « Ils » vous attendent.  Nous allons nous quitter, je le regrette. Permettez-moi de souhaiter que peut-être un jour j’aurai le plaisir de faire votre connaissance…canne à la main. »

 

  Cela n’est jamais arrivé, hélas, et mon vieux maître n'est plus de ce monde...

  Les saisons ont passé, les techniques ont changé, le matériel  s’est complexifié, les livres sont devenus poussiéreux, mais je n’ai pas oublié les conseils de ce grand Monsieur et, par ces quelques lignes, je tenais à lui rendre un hommage amplement mérité.

 

 

Jean-Paul Charles

 


 

 

 

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La Pêche est un art...

Bienvenue sur mon blog, dédié à la pêche en lac dans le Sud-Est de la France.

Grand amateur de leurres depuis plus de trente ans, je n'en aime pas moins toutes les formes de pêche. Vous trouverez ici des techniques, des tests de matériel, des coins de pêche, des reportages, des coups de gueule et des digressions dont j'ai le secret... Ma parole est libre.

Vous pourrez lire aussi dans l'onglet "dossiers" certains des articles que j'ai publié dans le blog de mon ami Sylvain l'Esoxiste, infatiguable journaliste halieuthique et grand pêcheur devant l'Eternel.

Pour moi, la pêche est un art; un art de vivre et un art tout court.

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Curieux, ouverts, contestataires ou bretteurs, j'accepterai volontiers de débattre avec vous, si vous avez le sens de l'humour!

Bonne lecture.

 

Jean-Paul Charles